Le ministère de l'Intérieur britannique veut confier à une intelligence artificielle une partie d'une décision lourde de conséquences : déterminer si un demandeur d'asile arrivé sans papiers est mineur ou adulte. Un contrat vient d'être signé pour tester une technologie d'estimation d'âge à partir d'une simple photo de visage. Le secteur social, lui, met en garde contre une précision trop fragile là où elle compte le plus.

Un contrat pour estimer l'âge sur photo

Le Home Office a retenu, fin mai, un contrat de trois ans d'un montant de 322 000 livres. Il associe l'entreprise britannique Akhter Computers, basée à Harlow, et la société allemande Cognitec, classée parmi les premières au dernier comparatif de référence du NIST américain. L'objectif est de poursuivre les tests avant un déploiement visé pour 2027.

La technologie s'appelle l'estimation faciale d'âge. Un algorithme analyse une photo et cherche des indices liés à l'âge : la texture de la peau, la profondeur des rides autour des yeux, la structure osseuse, la répartition des tissus. Il ne rend pas un chiffre unique, mais une probabilité, du type « plutôt entre 17 et 21 ans ». L'idée est d'aider les agents d'immigration à trancher quand un arrivant ne peut pas prouver son âge.

Une précision qui s'effondre au mauvais endroit

Sur le papier, les chiffres semblent rassurants. L'erreur moyenne des meilleurs systèmes reste sous les trois ans toutes tranches d'âge confondues, là où un humain qui évalue un visage inconnu se trompe en général d'environ huit ans. Le problème, c'est que cette moyenne masque l'essentiel.

Au seuil critique des 16-18 ans, celui qui décide si une personne est protégée comme un enfant ou traitée comme un adulte, la marge d'erreur est nettement plus élevée que la moyenne. Et la fiabilité chute encore pour deux groupes :

  • les visages féminins, sur lesquels les systèmes sont régulièrement moins performants ;
  • les personnes d'ethnies sous-représentées, car les modèles ont surtout été entraînés sur des jeux de données occidentaux, à majorité blanche et masculine.

Le secteur social alerte

Plusieurs voix du travail social britannique critiquent le projet. L'association professionnelle des travailleurs sociaux estime que le gouvernement « parie » de façon irresponsable sur une technologie sujette aux erreurs, et qu'un professionnel reste mieux placé pour évaluer l'âge d'un jeune.

Un jeune de 16 ans et un autre de 18 ans peuvent se ressembler pour une IA, là où un humain peut tenir compte de tout un parcours de vie.

L'enjeu n'est pas théorique. Une erreur dans un sens peut conduire à placer un mineur dans un hébergement ou une procédure pour adultes, sans la protection due à un enfant. Les premiers essais sur des cas réels sont attendus l'an prochain au centre de traitement de Douvres, avant une mise en service plus large.

Ce que ça veut dire

Ce dossier illustre une limite connue de l'IA : un outil peut afficher de bons résultats moyens tout en étant fragile précisément là où la décision est la plus sensible. Le Royaume-Uni présente l'estimation faciale d'âge comme une aide, pas comme un juge automatique. Toute la question sera de savoir quel poids un agent accordera, dans les faits, à un chiffre produit par une machine quand l'avenir d'un adolescent est en jeu.