Le premier ministre canadien Mark Carney a officiellement lancé jeudi 4 juin 2026 la stratégie nationale sur l'intelligence artificielle du Canada, intitulée AI for All. Annoncée au Vector Institute de Toronto, en présence du ministre dédié à l'IA Evan Solomon, cette feuille de route de 2,3 milliards de dollars vise à faire du Canada un acteur mondial de l'IA d'ici la fin de la décennie.
Des chiffres ambitieux, une réalité de départ modeste
Le point de départ est parlant : à peine 12 % des entreprises canadiennes utilisent aujourd'hui l'IA dans leurs opérations. Le gouvernement Carney veut porter ce chiffre à 60 % d'ici 2034. Pour y arriver, la stratégie s'articule autour de six piliers : la confiance et la sécurité, l'éducation des citoyens, la prospérité économique, une infrastructure IA souveraine, le soutien aux champions canadiens, et les partenariats internationaux.
L'objectif économique global est chiffré à 200 milliards de dollars de croissance additionnelle sur cinq ans, avec la création de 250 000 emplois liés à l'IA. Sur ce volet emploi, Ottawa prévoit également jusqu'à 90 000 opportunités de stage et de placement professionnel pour les jeunes Canadiens via des programmes comme Canada Summer Jobs.
Un supercalculateur public et des data centers souverains
La pièce maîtresse de l'infrastructure annoncée est un supercalculateur public de classe mondiale, pour lequel le gouvernement prévoit d'allouer jusqu'à 1 milliard de dollars. L'objectif : donner aux chercheurs universitaires et aux PME canadiennes un accès à la puissance de calcul nécessaire pour entraîner des modèles d'IA, sans dépendre uniquement des grands fournisseurs américains ou asiatiques.
En complément, Ottawa s'engage à travailler avec des capitaux privés pour construire des centres de données pouvant atteindre au moins 100 mégawatts de capacité, sur le sol canadien. Un volet santé est également prévu : 100 millions de dollars pour créer un "espace de données du secteur de la santé", reliant des bases de données médicales anonymisées pour accélérer les essais cliniques et la recherche diagnostique.
La souveraineté numérique est au cœur du plan : Carney a insisté sur la nécessité pour le Canada de garder le contrôle de ses données et de ses infrastructures face aux plateformes étrangères.
Un million d'étudiants formés à l'IA
Sur le volet éducation, la stratégie prévoit une initiative nationale de culture numérique conçue pour être "accessible à tous les Canadiens". En pratique, cela se traduit par des contenus de formation en ligne ciblant un million d'étudiants en premier cycle universitaire, ainsi que des kits pédagogiques pour former plus de 3 000 enseignants à intégrer l'IA dans leurs cours.
Des critiques sur la sécurité et la vie privée
La réception de la stratégie n'est pas unanime. Plusieurs observateurs, dont BetaKit et le National Observer, soulignent que le plan manque de mesures concrètes sur la sécurité des systèmes d'IA et ne propose pas de nouveaux droits effectifs pour protéger la vie privée des citoyens. CTV News relève que le gouvernement s'engage à "moderniser" la législation sur la protection des données, mais sans calendrier précis ni mécanismes de sanction détaillés.
L'opposition conservatrice a qualifié le plan d'"avare en détails", pointant notamment l'absence d'un organisme de régulation indépendant dédié à l'IA, là où l'Union européenne a déjà son AI Act en cours de déploiement.
Le signal pour le reste du monde
La décision du Canada de se doter d'une stratégie IA nationale structurée en 2026 s'inscrit dans une tendance de fond : les gouvernements des pays développés comprennent que l'IA n'est plus seulement une affaire de start-ups et de grandes entreprises, mais un enjeu de compétitivité nationale. Après les États-Unis, l'Union européenne, la France avec Choose France, et le Royaume-Uni, le Canada prend officiellement position. Pour un pays francophone en partie, et fortement intégré à l'économie nord-américaine, ce plan met aussi en lumière la tension entre adoption rapide et souveraineté technologique, un débat que l'Europe connaît bien.
