C'est le genre de phrase qu'une entreprise préfère ne jamais voir sortir de ses murs. Le 2 juin 2026, Microsoft présentait Scout, son nouvel assistant IA pensé pour travailler tout seul en arrière-plan. Quelques heures plus tard, le média américain 404 Media publiait un document interne qui éclaire la stratégie derrière le produit. Sa toute première étape y est écrite noir sur blanc : "Make people addicted", rendre les gens accros.

Scout, l'assistant IA qui ne dort jamais

Scout est décrit par Microsoft comme un agent "toujours actif", une nouvelle catégorie d'IA qui agit en continu à votre place plutôt que de simplement répondre à vos questions. Intégré à la suite Microsoft 365, il se branche sur Outlook, Teams, OneDrive et SharePoint pour organiser des réunions entre fuseaux horaires, préparer des documents, repérer les échéances qui arrivent ou bloquer des créneaux dans l'agenda. Pour cela, il s'appuie sur une technologie maison baptisée "Work IQ", censée apprendre vos habitudes de travail et devenir de plus en plus pertinent au fil du temps.

Illustration de la technologie Work IQ qui alimente l'assistant Microsoft Scout
Image : Microsoft

Sur le papier, l'argumentaire est classique : faire gagner du temps et alléger la charge mentale. C'est le discours commercial habituel des assistants IA. Le document révélé par 404 Media raconte une autre histoire, celle des coulisses.

"Rendre les gens accros", phase numéro un

Le document s'intitule "ClawPilot: Overview and Plan with Project Lobster". ClawPilot est le nom interne sous lequel Microsoft testait Scout auprès de ses propres salariés depuis le mois de mars, dans le cadre d'un programme appelé Project Lobster. On y trouve un plan de lancement en trois phases. La première, sans détour, s'appelle "Make people addicted".

Sous ce titre, le texte détaille la méthode : continuer à diffuser l'application, peaufiner l'expérience, faire grossir la base d'utilisateurs et bâtir un écosystème d'outils "qui fait que les gens en dépendent au quotidien". Le document ajoute même que le phénomène "se produit déjà naturellement", en s'appuyant sur des premiers chiffres d'usage interne marqués par une "forte rétention" et une "intensité d'utilisation" élevée. Plus de 1 000 salariés de Microsoft s'en serviraient déjà en interne.

  • Le produit : Scout, un agent IA toujours actif dans Microsoft 365
  • Le nom de code : ClawPilot, testé en interne depuis mars dans le cadre de Project Lobster
  • La phase 1 assumée : "Make people addicted", rendre les gens accros et installer une dépendance quotidienne

Le malaise, jusque chez Microsoft

Le document est co-signé par deux cadres de l'entreprise, dont Omar Shahine, qui est aussi l'auteur du billet officiel présentant Scout. Mais la formulation ne passe pas partout. Un salarié de Microsoft, cité par 404 Media, juge ce vocabulaire "très préoccupant" et estime que faire de l'addiction un pilier de la stratégie d'un produit est quelque chose qu'aucun produit ne devrait assumer.

Le contraste est saisissant. Publiquement, les géants de l'IA répètent qu'ils conçoivent des outils respectueux du bien-être de leurs utilisateurs, à l'heure où montent les inquiétudes sur la dépendance aux chatbots et aux agents conversationnels. En coulisses, le mot "addiction" devient un objectif de croissance assumé.

Entre le discours public des géants de l'IA, soucieux de notre bien-être, et leurs notes internes, l'écart se révèle parfois vertigineux.

Le sujet n'est pas isolé. Il rejoint une série de signaux récents sur la face économique et sociale de l'IA, des coûts qui explosent en entreprise aux usages qui s'installent dans le quotidien. Le débat n'est plus seulement de savoir si ces outils sont puissants, mais de savoir comment ils cherchent à nous garder.

Ce que ça change

Pour toi, c'est un rappel utile : un assistant pensé pour t'aider peut aussi être pensé pour que tu ne puisses plus t'en passer. Repérer la différence entre un outil qui te fait gagner du temps et un outil qui capte ton attention devient une vraie compétence.

Pour les pros et les entreprises, qui déploient ces agents à grande échelle, la question de la dépendance s'ajoute à celles du coût et de la sécurité. Pour la suite, l'épisode montre surtout une chose : derrière le vocabulaire rassurant des lancements produit, les vraies intentions s'écrivent parfois dans des documents qui n'étaient pas faits pour être lus.